Cet hiver, laissez-vous bercer par la voix chaleureuse d’un chantre singulier : à la fois peintre et poète, William Blake tient une place à part dans le paysage artistique anglais. Visionnaire, atypique, son œuvre à la fois simple et profonde a su s’inscrire durablement dans la culture populaire et la mémoire collective.

Beaucoup de ses poèmes furent composés pour être chantés, et si les mélodies que l’auteur lui-même avait imaginées n’ont pu nous parvenir, d’autres ont su plus tard les remettre en musique. Car c’est bien le rythme qui passe ici avant toute chose, où le pair et l’impair se mêlent intimement. Si la rime peut sembler naïve, c’est que le poète veille à ne jamais perdre la spontanéité de ses chants — dont les multiples brouillons révèlent néanmoins la perpétuelle recherche de précision — où l’innocence et l’expérience se répondent finalement dans la plus parfaite harmonie.

Un Arbre à poison

J’en voulais à un ami :
Je lui ai dit, c’était fini.
J’en voulais à un rival :
Je me suis tu, s’accrut le mal.

Et je l’arrosai de pleurs,
Soir et matin, plein de peurs ;
Et l’éclairai d’un sourire
Rusé, qui cherche à séduire.

Et il a crû jour et nuit
Jusqu’à porter un gros fruit ;
Et mon rival le vit bien,
Et sut que c’était le mien,

Et au jardin le vola
Lorsque la nuit le voila :
Au matin ce fut plaisant
Sous l’arbre de le voir gisant.
Traduction :J. F. Berroyer

A Poison Tree

I was angry with my friend:
I told my wrath, my wrath did end.
I was angry with my foe:
I told it not, my wrath did grow.

And I watered it in fears,
Night and morning with my tears;
And I sunned it with smiles,
And with soft deceitful wiles.

And it grew both day and night,
Till it bore an apple bright;
And my foe beheld it shine,
And he knew that it was mine,

And into my garden stole
When the night had veil’d the pole:
In the morning glad I see
My foe outstretch’d beneath the tree.
William Blake